Born in the U.S.A : réactions littéraires

La rencontre organisée dans le cadre des Assises Internationales du Roman avec Kevin Powers le 22 mai 2014 avait suscité beaucoup d’émotions et de questions.

Une fois n’est pas coutume, BlogBUSTER laisse la parole en cette fin de semaine à un enseignant en anglais de l’université Jean Monnet, Arnaud Moussart, qui avait participé à l’échange avec l’auteur.

P1000487« Kevin Powers et les larmes d’instruction massive

C’est qui cet auteur du nom de Kevin Powers ? Car en fait, c’est une question, disons le tout de suite, qui taraude. Le narrateur du livre « The Yellow Birds » ressemble-t-il à son auteur ? Ou bien est-ce l’inverse ? Kevin Powers est-il en quelque point semblable au narrateur de « The Yellow Birds ». Sempiternelle question de l’hypocrite lecteur.

Premier brouillage.

« The Yellow Birds ». Sempiternelle question de la traduction. Ainsi nous voici en face d’un livre, traduit de l’américain vers le français mais qui garde – presque – son titre original. Soit. Ce n’est pas la première fois ni la dernière si l’on songe que la non traduction se fonde ici sur un pari de « récupérabilité ». Et puis soyons optimistes : rares sont celles et ceux qui ne comprendraient pas le titre à l’heure de la « globalisation », des « compétitions qui impactent » et autres anglicismes qui semblent traduire une mode qui, étrangement, perdure. Fainéantise ? Ignorance ? Ou alors, ça fait bien, ça fait cool, c’est dans le vent. A moins qu’il n’y ait pas vraiment d’équivalent dans la langue d’arrivée ? Alors là… En supprimant l’article « the » du titre originale, sans doute les traducteurs marquaient une subtile mais réelle différence avec le titre américain : « The Yellow Birds ». Sans doute en effet le fallait-il pour éviter toute confusion avec la nouvelle « The Yellow Bird » (au singulier) de Tennessee Williams, lui aussi écrivain du sud.

Passons donc sur un titre qui demande également une clarification dans la langue source. Qu’il suffise au lecteur d’arpenter les espaces numériques sans fond pour constater qu’à chaque interview (entretien ? entre-vue ?) Kevin Powers explicite la référence du titre. L’a-t-il d’ailleurs réellement chanté cet air militaire cité en exergue du roman ? Admettons, puisque la quatrième de couverture explique qu’en dehors du fait d’être un écrivain, Kevin Powers s’engagea aussi dans l’armée américaine en 1997, puis fut affecté en Irak en 2004-2005. Mais tout de même, l’a-t-il vraiment chanté ce texte qui raconte comment un putain d’oiseau jaune se fait exploser la tête ?

Brouillage encore.

Ajoutons à cela une citation compliquée d’un obscur auteur du 17e siècle. « Obscur » car qui connaît aujourd’hui ce philosophe-botaniste-médecin-penseur-écrivain, ce Thomas Browne dont on peut retracer l’influence jusqu’aux romantiques anglais et Virginia Woolf, mais surtout l’imposant Melville, auteur de Bartleby the Scrivener ? Le narrateur de Yellow Birds s’appelle Bartle. Plus qu’un hommage ou une filiation, il faut surtout considérer qu’il se fait avant tout scribe. Mais scribe de qui, de quoi ?

Brouillage à nouveau.

Le message peut-il passer dans ces conditions ? L’Amérique viendrait-elle nous vanter une énième fois cette histoire de réussite, ce rêve américain où tout est possible, même pour un vétéran d’une guerre débile. Adjectiver ou qualifier le terme « guerre » relève d’ailleurs de la tautologie. La Grande Guerre, la Der des Ders, la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, la guerre de cent ans, comme pour mieux les comprendre, les circonscrire, les délimiter, ces guerres qui consistent, au final, à éclater les têtes de ces/ses putains de soldats jaunes de poussière du désert… Ce qui nous ramène à la citation liminaire du roman et au titre.

Se débrouiller avec le brouillage il faut.

Dans le pire des cas, on pourrait imaginer une justification de la guerre, façon mensonge éhonté d’un secrétaire d’état affirmant à la face du monde crédule l’existence d’armes de destruction massive. L’Histoire finira peut-être par oublier avoir joué le jeu d’une pareille fiction. Le nom des hommes d’état passera peut-être aux oubliettes de l’Histoire, un peu comme aujourd’hui on ne sait plus très bien qui fut Thomas Browne. Bartle, le narrateur de Yellow Birds, écrit son histoire. Point commun qu’il partage avec les menteurs d’état qui écrivent l’Histoire et tentent de s’y inscrire pour la postérité, pour le meilleur ou le pire.

Mais enfin, il faut se résoudre à l’entamer ce livre, sans plus attendre un quelconque horizon. « Septembre 2004, Al Tafar, Province de Ninawa, Irak ». Economie de moyens efficace et croisée fertile de l’espace et du temps. Voilà le lecteur projeté dans le berceau de la civilisation. Puis vient cette phrase inouïe :

« The war tried to kill us in the spring ».

Visée universelle. Ce n’est pas la guerre d’Irak, du golfe ou que sais-je encore, non, c’est la guerre. The war. Prédication d’existence. La chose préexiste dans l’extra-linguistique, ou plutôt, hors du livre, c’est-à-dire, dans la réalité. Anaphore situationnelle peut-être, à moins qu’il n’y ait également cataphore ? En clair, cette guerre, qui semble préexister au narrateur, mais aussi au livre lui-même va se trouver bornée par l’écriture elle-même.

Sans compter l’univers du récit contenu tout entier dans cette phrase. Si la guerre essaie de nous tuer, c’est qu’il existe des survivants ; le narrateur, en l’occurrence, est l’un d’entre eux. Un narrateur qui se définit comme une singularité… plurielle !

Reste bien sûr le signifiant « war » qui se retrouve vidé – et c’est le paradoxe – de son signifié le plus immédiat pour se trouver déplacé dans la sphère du symbole, de l’allégorie, bref, de l’ailleurs… C’est ce que pourrait laisser entendre la traduction en français qui contraint à l’emploi du pronom personnel « elle » alors que l’anglais peut se permettre de rester neutre et asexué (« it ») : la chose, le truc, le machin, quelque chose en attente de sens, le monstre pourquoi pas, oui l’image rebattu du monstre, à condition d’y lire son sens étymologique de « ce qui est montré ».

Le conflit se situe donc entre la guerre douée d’intentions (« tuer ») et le narrateur qui témoigne de sa survie par son écriture. Survie en effet. Vivre la guerre, cela n’a pas de sens. On survit à la guerre, on reste en vie comme un épouvantable mort-vivant : des corps qui ne peuvent pas – veulent pas – mourir et se nourrissent du cerveau des vivants, comme pour chercher – éventuellement – à comprendre comment et pourquoi il est possible d’organiser légalement la violence et autoriser le meurtre d’autres êtres humains.

Bien sûr la mort hante le livre. Il ne peut en être autrement. Mais alors, à quoi s’attendre ? Des descriptions morbides ? Et puis, pourquoi une fiction et pas un reportage ? Sans doute n’est-ce pas le but de l’auteur si l’on songe que l’époque ne s’y prête plus à l’heure où les massacres et les morts en direct « live » éclaboussent les écrans d’ordinateur ou de télévision. Il ne manque plus que l’odeur du sang et des cadavres pour prêter définitivement allégeance à l’hyper-visibilité quasi-pornographique du monde.

Mais le but du livre n’est-il pas de s’approcher de « la chose » avec des mots. Ah ! Un écrit genre cure psychanalytique me direz-vous ? Non, bien sûr, sans quoi, ce serait un peu comme si je demandais à mon coiffeur de quel trouble il est affecté pour passer sa vie à couper des cheveux en quatre. Ou mon facteur pour acheminer des lettres qu’il ne lit pas. A l’employé des impôts pour ponctionner de l’argent à des gens qu’il ne connaît pas sans jamais en voir un centime dans sa poche. Bref, on n’en finirait plus de faire de la psychologie de la vie quotidienne tout ça parce que ce bon vieux Freud s’est soigné en écrivant. Non, soyons sérieux ! Les trous dans le budget des états seraient-il si vastes qu’il ne serait plus possible de soigner les soldats ? Kevin Powers écrirait-il pour faire sa cure pas chère en cette période où il faut faire des économies sur tout ? Finalement, écrire un livre serait moins couteux qu’une série illimitée de séances chez un psy.

Mais oui, soyons beau joueur, une part biographique quand même. Une part d’ombre aussi. Mais surtout, pour l’essentiel, une part poétique, c’est-à-dire, au sens fort, une part créative. Un travail d’écrivain dont le matériau peut être, ou ne pas être, le biographique d’un individu dont l’intimité restera à jamais inaccessible. Alors peut-être un matériau historique, celui d’une guerre débile organisée par des irresponsables politiques démocratiquement élus. Non, soyons sérieux un instant ! Il s’agit d’un travail poétique dans le sens où la matière première de Kevin Powers, ce sont les mots.

Et là, il n’y a plus de brouillage. Clarté absolue. La prose de Kevin Powers est poétique, et c’est précisément là, à cet endroit, qu’est le tour de force. En s’approchant de la chose, en côtoyant le monstre, en survivant près du truc, en respirant à côté du machin appelé « war », le narrateur fait œuvre de re-création. En survivant à ce qu’il délimite, il survit aussi à sa propre narration. Le texte sort vainqueur et survit à la guerre et à son scribe. Si leçon il y a, peut-être se loge-t-elle dans cet adieu aux larmes d’instruction massive. Car si, comme dans le roman, la guerre ne réussit pas à nous tuer au printemps, elle retentera sa chance à l’été. Ou à l’automne. Ou plus tard. Mais elle finira par exploser nos putains de têtes d’oiseaux jaunes. Sauf si la plume finit par triompher de l’épée. Définitivement.  »

Arnaud Moussart