LE MOT DE CAMBRONNE DANS (PRESQUE) TOUS SES ETATS – Episode 2 : Au trou !

Le premier épisode sur Cambronne et son mot  vous a enthousiasmé ? La suite devrait vous remuer. Quand la lutte a l’odeur du désespoir …

« La politique, c’est comme l’andouillette. Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop. » (Edouard Herriot, 1925)

En 2017 au Venezuela…

Les excréments peuvent faire œuvre de résistance et constituer un redoutable moyen de lutte. En témoignent les manifestations monstres qui secouent, depuis avril 2017, le Venezuela et où la police a déjà fait une trentaine de morts. En ce début de mois de mai, l’ensemble des médias nous relatait que les opposants au président ont utilisé dans leurs affrontements contre les forces de l’ordre des « puputov », c’est à dire des projectiles à base d’excréments.

Mais utiliser sa merde comme forme de protestation le fut encore plus radicalement, il y a quarante ans.

En Irlande à la fin des années 70…

Bref, imaginez que vous vous retrouviez dans une tombe, nu et seul, une journée entière. Pouvez-vous imaginer cela et pendant vingt terribles mois ? Maintenant, gardez tout cela en tête et essayez d’imaginer la même situation dans un endroit qui ressemble à une porcherie, et vous êtes accroupi nu dans un coin, complètement gelé, entouré d’ordures pourrissantes et puantes avec des asticots blancs grouillants partout, des mouches énormes venant harceler votre corps nu, le silence qui rend fou, la tête en émoi.

(Bobby Sands, Un jour dans ma vie, Gatuzain, 2003
livre entièrement écrit sur du papier hygiénique !).

Cela se passe sur la belle île d’Émeraude, en Irlande du Nord. Les faits suivants font aujourd’hui partie intégrante de la mémoire du pays. Tout le monde connaît le « Bloody Sunday », le dimanche sanglant de 1972 que chante U2, mais c’est bien moins le cas de la lutte des prisonniers républicains irlandais.

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Mural en mémoire des prisonniers Belfast

Fin des années 1970. La région est depuis quelques années en proie à une guerre qui ne dit pas son nom. L’armée anglaise tente de briser la résistance et la lutte de libération menées par l’armée secrète irlandaise, l’IRA. Alors qu’avant l’année 1976, les prisonniers bénéficiaient d’un statut politique, celui-ci est aboli et remplacé par celui de droit commun. En septembre 1976, un détenu, Kieran Nugent (portrait ci-contre), se revendiquant « prisonnier de guerre », refuse catégoriquement de porter l’uniforme carcéral.

Passé à tabac par les gardiens, il est jeté nu dans sa cellule avec pour toute protection une couverture (blanket en anglais). Il décide alors de la conserver tant qu’il ne bénéficiera pas de son statut « politique ». La Blanket protest est née et, telle une trainée de poudre, elle sera suivie par plus de 330 autres prisonniers (dont 24 femmes). Dans l’indifférence générale, les détenus vivent donc seuls, nus dans leurs cellules vides. Ils n’ont qu’un petit matelas de mousse posé à même le sol. Privés de sortie et de visite, ils subissent les mauvais traitements. Deux ans plus tard, la situation se dégrade considérablement : pour protester contre des mauvaises conditions d’hygiène, ces prisonniers refusent d’aller à la douche et de vider leurs tinettes. Ce sera la No wash protest (la grève de l’hygiène). Ils font alors leurs excréments dans leurs mains afin de badigeonner entièrement leurs cellules, des murs jusqu’au plafond !

Les excréments étaient devenus nos papiers peints et commençaient à s’écailler et à se détacher comme un reptile qui fait sa mue, les lambeaux tombaient sur nous pendant notre sommeil. Des pyramides miniatures de nourriture pourrie donnaient naissance à des asticots qui se frayaient un chemin dans vos oreilles, votre nez et votre bouche, pendant que vous essayez de dormir, vous forçant à entendre leur mâchonnement sans fin.

(Sam Millar, On the Brinks, éd. Points, 2013)

Les détenus ont vécu nus, dans ces épouvantables conditions, durant cinq ans ! Ils cherchaient ainsi, non seulement à sensibiliser l’opinion internationale, mais aussi à créer quelque chose d’intenable qui obligerait les Britanniques à fermer le camp. L’Europe s’est émue un temps de la situation et a digéré la nouvelle.

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Bobby Sands Belfast

C’est ce désintérêt général envers leur situation qui poussa les détenus à aller plus loin encore dans leur protestation en faisant le sacrifice de leur vie par les grèves de la faim en 1981. Bobby Sands fut le premier, malgré le soutien mondial dont il a bénéficié, à décéder après 66 jours d’agonie. Neuf de ses compagnons l’ont suivi dans cette voie sans retour. Dans ses écrits, il nous demande d’imaginer sa situation…

Si vous voulez vous faire une idée de cette histoire, regardez ce film incroyable qu’est Hunger (Caméra d’or à Cannes en 2008), réalisé par Steve McQueen (le réalisateur de 12 years a slave).

Si vous faîtes un tour à la médiathèque de la Cotonne, vous pourrez constater que la place, tout comme le centre social qui la bordent, portent en hommage le nom de Bobby Sands.

 Pour pousser plus loin, ne ratez absolument pas le prochain épisode : L’art et la matière.

Vous pensez que certains artistes font vraiment de la merde ? Vous ne croyez pas si bien dire…