LE MOT DE CAMBRONNE DANS (PRESQUE) TOUS SES ETATS – Episode 3 : L’art et la matière

Dernier épisode d’une série passionnante. Quand l’art exhibe ce qu’on évertue tous à cacher…

C’est de l’art ou du cochon ?

Les artistes se sont intéressés, eux aussi, à nos fluides (sperme, sang, urine, excrément), que ce soit pour les étudier, eux et leurs « qualités plastiques », ou tout simplement en considérant que le corps de l’artiste (et ce qui en sort) est une œuvre artistique. Les liquides corporels sont devenus des matériaux artistiques à part entière à partir du XXe siècle (actionnistes viennois, Journiac, Warhol…).

Wim Delvoye  est l’un de ceux qui s’adonnent à l’Art fécal. Il a ainsi construit un gargantuesque dispositif mécanique reproduisant le système digestif humain et produisant… des étrons (Cloaca, 2000).

Piero Manzoni, pionner de l’Arte Povera (art pauvre) et de l’art conceptuel, s’est quant à lui inspiré de Marcel Duchamp et de ses Ready-mades (le plus fameux, Fontaine – 1917, étant un urinoir en porcelaine retourné et signé « R. Mutt »), pour créer la série scandaleuse Merda d’artista… de la merde en boîte !

Merda_D'artista_(1961)En 1961, il réalise quatre-vingt-dix boîtes de conserve (5 x 6,5 cm) contenant chacune trente grammes de ses propres excréments. Avec une ironie non feinte, le contenu de ces boites est décrit en quatre langues (allemand, anglais, français et italien) – avec toute la saveur que peuvent produire et évoquer les traductions.

Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or. (Victor Hugo, Les Misérables)

Manzoni va plus loin encore, il indexe ses excrétions fécales sur le cours d’un métal précieux : elles sont vendues, à l’époque, au poids selon le cours de l’or ! En décembre 2016, une boite de merde a été adjugée, à Milan pour la coquette somme de 275 000 € (ce serait le record).

Si tout cela vous consterne (vous avez le droit), sachez (si cela peut vous réconforter) que l’artiste n’a pas vécu sur une montagne d’or avec cela. En effet, il est décédé d’une crise cardiaque en 1963, soit deux ans plus tard (la côte des boites s’envolera à sa mort). Sachez aussi que, le plus souvent, beaucoup ont été offertes à ses amis ou échangées avec d’autres artistes. Depuis, certaines ont connu des problèmes d’étanchéité (corrosion et pression du gaz) et ont donc fini à la poubelle à cause de l’odeur nauséabonde qu’elles dégageaient.

Alors art ou pas art ? Cela déchaîna et déchaîne encore les passions. En tout cas, il y a de quoi méditer et souvent l’approche est plus complexe et intelligente que ce que l’on voit au premier abord. L’occasion pour vous d’aller faire un petit tour au musée ou d’emprunter un livre d’art ?

Voilà en espérant que ce (trop) rapide tour d’horizon ait satisfait un peu vos besoins (sans mauvais jeu de mot).