Psychiatrie : soigner les pensées sauvages au Jardin des mélisses

Rencontre avec Romain Pommier, psychiatre et créateur d’un jardin thérapeutique en psychiatrie au CHU de Saint-Etienne.

Bertrand Ollier et Romain Pommier

Comment est né le projet du Jardin des mélisses ? Avez-vous un intérêt particulier pour le jardinage ? Vous êtes-vous inspiré d’autres expériences déjà existantes ailleurs ? Comment l’idée a-t-elle été accueillie ?

Le projet est né d’un espace existant, le parc contigu au bâtiment de psychiatrie sur le site du CHU Nord. Avant 2015 et la création du jardin, c’était un espace vert qui n’était pas aménagé et qui, de ce fait, n’était pas très engageant. L’ensemble du personnel avait l’envie d’améliorer cet espace et l’idée du jardin est née de mes échanges avec Bertrand Ollier, un infirmier qui s’était penché sur la question du jardin thérapeutique au cours de son travail de mémoire d’études d’infirmier. J’étais interne en psychiatrie à l’époque et, dans le cadre d’une prise en charge difficile, j’avais confié à une patiente un plan de tomates dans le but d’expérimenter une démarche thérapeutique différente. J’ai sans doute été influencé par mon grand-père maraîcher qui m’a sensibilisé à la nature et à ses vertus et je voulais expérimenter le fait de lui faire prendre soin d’une plante à ce moment-là. L’expérience s’est révélée positive. Par ailleurs, chaque matin je passais devant cet espace vide et la comparaison avec les patios aménagés du CHU, à destination des patients souffrant pour la plupart d’autres pathologies, nous a poussés, Bertrand Ollier et moi à mûrir cette idée et à la porter à travers les différents services de psychiatrie.

Je me suis alors rendu à Nice, rencontrer France Pringuey, médecin généraliste et paysagiste, dont j’avais découvert le travail sur le blog d’Isabelle Boucq Le bonheur est dans le jardin. Une expérience similaire de jardin thérapeutique avait été menée sous sa responsabilité dans une unité psychiatrique du CHU de Nice, le Jardin de l’Armillaire. Cette visite a été déterminante et a permis de fédérer une douzaine d’infirmiers et de proposer un projet médical autour d’un jardin de soins à la direction de l’hôpital. Celle-ci a validé le projet en fixant différents objectifs de formation, aménagement paysager spécifique de l’ensemble du Parc, mise en place d’activités, développement d’un projet participatif fédérant les différents services, etc.

Comment avez-vous procédé concrètement pour le financement, l’organisation, le choix et la création du jardin ? Avez-vous eu des partenaires ?

France Pringuey a été partie prenante du projet puisque c’est elle qui a élaboré un plan de formation/action à destination des personnels (repères théoriques sur l’aménagement, initiation aux principes de la biophilie et de la phyto-résonance…). Pour ce qui concerne le financement, le CHU a participé à moyens constants à la formation, aux premiers travaux d’aménagement et à la valorisation du temps de travail infirmier et jardinier. Nous avons créé une association afin de collecter les moyens nécessaires à la mise en route du projet. Une levée de fonds auprès des professionnels, des familles et des patients a permis de récolter 2000 €, la Fondation de la Caisse d’épargne a financé le projet à hauteur de 7000 € et l’association Jardin et santé, 5000 €,  ce qui nous a permis de poursuivre progressivement l’aménagement du Jardin.

Pour la création du jardin, c’est encore une fois France Pringuey qui a été notre guide dans le choix des plantes. Il fallait pouvoir les choisir variées, sanstoxicité et présentant une polysensorialité propice à l’ouverture à la relation et à l’échange. Les patients n’ont pas été associés à ces premiers travaux, nous avons attendu que tout soit installé et que la sécedfurité soit optimale pour mettre en place les ateliers thérapeutiques de médiation auprès d’eux. L’association des jardiniers du CHU, notamment Mr Granger et Mr Arnaud a été indispensable et déterminante à toutes les étapes du projet : de la réflexion à la réalisation, ainsi qu’à l’entretien, toujours constant. Nous travaillons également avec le lycée horticole de Montravel qui a installé quatre « carrés des sens », des étiquettes aux pieds des plantes et qui, tous les ans, monte un projet pédagogique autour du Jardin des mélisses. Celui-ci vise à la déstigmatisation des troubles psychiques en favorisant le partage de la démarche écologique, qui engage chacun à faire sa part, au-delà des clichés et des représentations portés sur les services de psychiatrie et les personnes qui y sont accueillies.

Comment fonctionne le jardin ? Comment s’organise l’entretien quotidien ? Qu’en est-il de la sécurité pour les patients ?

Le jardin est accessible à tous : patients, familles, soignants. L’ensemble est entretenu par les jardiniers, à l’exception du carré central, confié à la responsabilité des soignants, et impliquant les patients quand cela est possible.

Le Parc ainsi aménagé en Jardin de soins fait déjà son œuvre auprès des soignés mais aussi des soignants qui peuvent s’y ressourcer, voir leur niveau d’anxiété y diminuer  au simple contact avec la nature.

Des ateliers thérapeutiques sont organisés deux fois par semaine depuis la création du jardin et encadrés par des infirmiers, il n’y a pas de poste dédié au fonctionnement du jardin pour l’instant. Ces ateliers se déroulent tout au long de l’année, même en hiver, puisque nous avons installé des plantes vivaces et une serre. Ce sont généralement les infirmiers qui suggèrent cette option thérapeutique aux psychiatres pour les patients sur une base de huit séances éventuellement renouvelables. Ceux-ci ne sont pas obligés de jardiner, ils peuvent simplement profiter du lieu. Une attention particulière est portée à la sécurité. Il s’agit de veiller à la non-toxicité des plantes, aux allergies, à la vaccination antitétanique des patients, au rangement et à l’utilisation des outils. C’est l’équipe soignante qui a la charge de l’entretien quotidien du jardin et du choix des futures plantations, en coopération avec les patients.

Quels sont les effets que vous observez sur les patients dans le cadre de cette expérience ? Que pouvez-vous nous dire de l’hortithérapie ?

Une évaluation du projet est en cours avec la réalisation d’un PHRIP (Programme Hospitalier de Recherche Infirmière et Paramédicale). Avec l’aide d’un attaché de recherche clinique, l’effet thérapeutique de la relation au végétal sur le niveau d’angoisse des patients est observé et mesuré.

Beaucoup d’études sont menées sur les effets des médicaments, mais peu sur l’hortithérapie. Celle-ci semble avoir un intérêt quant aux capacités de restauration de l’être humain. Des études internationales montrent que le végétal a un impact sur la baisse du niveau de cortisol (hormone du stress). Les observations de Roger Ulrich, architecte suédois, sur le lien entre l’environnement et le soin vont dans le même sens. Ses études montrent que des patients ayant subi une intervention chirurgicale récupèrent mieux et font moins appel au personnel soignant lorsque la fenêtre de leur chambre donne sur un paysage naturel plutôt que sur un paysage urbain.

Par ailleurs, la maladie mentale souffre de nombreux préjugés, c’est souvent la relation des patients aux autres qui est affectée. Le jardin apporte un apaisement qui facilite les relations et, le fait pour les patients d’y être actifs, permet de les valoriser, de les conduire à la prise d’initiative et ainsi de renforcer leur confiance en eux.

Par ailleurs, ces ateliers permettent d’enrichir la palette de soins pour les médecins.

Nous organiserons à Saint-Etienne, en mai 2019, un colloque autour de cette question. Nous aurons l’honneur d’accueillir Roger Ulrich à cette occasion, ce qui est, pour nous, un gage de reconnaissance.

Quel avenir est envisagé pour le Jardin des mélisses ? Y a-t-il d’autres idées pour enrichir le jardin (bassin, animaux, …) ? Travaux prévus prochainement ?

Le plus important pour nous à l’heure actuelle, est de conserver l’existant. Un projet immobilier, pour lequel nous n’avons pas été concerté assez tôt pourrait en menacer la poursuite. Une fois le projet immobilier final retenu, Il va falloir convaincre de nouveau de l’utilité de la démarche pour savoir si le CHU serait prêt à se réengager dans un réaménagement de cet espace et la création d’un nouveau Jardin de Soins dans le nouvel espace imaginé par les architectes.

Le colloque qui aura lieu le 24 Mai 2019, à la faculté de Médecine de Saint Etienne, et qui a l’honneur de recevoir la visite de Mr Roger Ulrich mettra en lumière l’intérêt de tels espaces dans les établissements de Santé.

Nous essayons bien sûr d’enrichir le jardin d’année en année. Nous aimerions ainsi ajouter des chaises longues, un mobilier plus agréable, de l’eau (fontaine, bassin) et éventuellement des animaux. Nous gardons cependant en tête que la sécurité est prioritaire et que nous avons de fortes contraintes budgétaires.

Nous organisons un atelier Ikebana pour initier nos patients à l’art du bouquet japonais.

Dans le même esprit, nous aimerions mettre en place un atelier cuisine à partir des légumes cueillis mais les emplois du temps et les locaux ne nous le permettent pas pour le moment.

Enfin, le Jardin des mélisses est un espace de lien social, il est notamment mis en valeur à l’occasion de certaines manifestations telles que la Fête de la courge ou la Fête de la musique. Ces manifestations sont réalisées en partenariat avec l’Alphée – Maison des Usagers, qui prend un rôle de plus en plus important en ce qui concerne l’amélioration des relations soignants-soignés dans l’hôpital et qui favorise un « vivre ensemble » plus nécessaire que jamais.

Plusieurs études récentes ont démontré le mal-être des étudiants en médecine, pensez-vous qu’une initiative du même type à la BU puisse leur être bénéfique ?

Effectivement, bien que nous ne soyons pas dans une démarche de soins à proprement parler pour les étudiants de médecine, la BU pourrait s’inspirer du design biophilique, un concept qui se penche sur l’aménagement d’espaces (tels que les salles d’attentes par exemple) allant dans le sens d’une meilleure santé.