Limites du corps humain : les étudier… et les éprouver

Dans le cadre de l’exposition Sport extrême : les effets cachés sur le corps présentant le travail des étudiants de la promotion 2019 du Master i-santé de l’UJM, la BU Santé a interviewé Guillaume Millet, Professeur de physiologie de l’exercice à l’UJM & ex-ultra-trailer.
Guillaume Millet

Guillaume Millet

BU : Pouvez-vous présenter votre domaine d’études ? Votre travail se nourrit-il de votre passion pour les sports d’endurance (ou inversement) ?

Hugo Kerhervé

Hugo Kerhervé

 

GM : Ma recherche vise à mieux comprendre les déterminants physiologiques, neurophysiologiques et biomécaniques de la fatigue, que ce soit lors d’exercices extrêmes (ultra-endurance, altitude) ou bien dans le domaine pathologique (par exemple : maladies neuromusculaires, cancer, vieillissement) dans le but d’orienter les programmes d’entrainement des patients. Mes travaux sur la fatigue aiguë sur l’athlète servent aussi de modèles et de terrain de développement méthodologique pour les recherches cliniques.

Il est certain que même si l’ultra-endurance représente un bon modèle d’étude des limites de ce que peut réaliser un être humain, mon intérêt personnel pour la discipline m’a donné envie au départ d’aller explorer la fatigue extrême.

BU : Pouvez-vous nous décrire ce qu’est l’ultra-trail, le sport que vous pratiquez et auquel vous avez consacré un ouvrage, et ses principaux effets (bénéfiques et négatifs) sur l’organisme ?

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GM : Il n’existe pas vraiment de définition reconnue par tous alors je prendrai celle de l’International Trail-Running Association (ITRA) : « Le trail est une compétition pédestre ouverte à tous, dans un environnement naturel (montagne, désert, forêt, plaine…) avec le minimum possible de routes cimentées ou goudronnées (qui ne devraient pas excéder 20% de la distance totale). Le terrain peut varier (routes de terre, chemins forestiers, sentier monotrace…) et le parcours doit être correctement marqué. La course est idéalement – mais pas nécessairement – en semi autosuffisance ou en autosuffisance et se déroule dans le respect de l’éthique sportive, de la loyauté, de la solidarité et de l’environnement ».

De la même façon, il n’y a pas vraiment de définition de l’ultra-trail. Pour certains, ça commence au-delà du marathon et pour d’autres bien au-dessus de cette distance. Je dirais que le « vrai » ultra-trail (qui est une marque protégée) commence au-delà de 100 km.

J’ai en effet consacré deux ouvrages à ce sport qui me passionne : Ultra-trail : plaisir, performance et santé (Outdoor, 2012), et Réussir son UTMB® (Outdoor, 2017). Les effets bénéfiques sont nombreux et vont bien au-delà des seuls effets sur le système cardiovasculaire. Par exemple, c’est un excellent moyen de se socialiser, aux antipodes de l’image du coureur de fond solitaire. Bien sûr, la pratique de l’ultra, comme celle de tous les sports, n’est pas sans risque et les bobos sont nombreux (ampoules, tendinites, problèmes digestifs, etc.).

Mais les problèmes de santé graves sont extrêmement rares. Il est très important de respecter les signaux que nous envoie notre corps et donc de ne pas prendre de médicaments pour masquer la douleur et encore moins des anti-inflammatoires qui peuvent entraîner des complications rénales sérieuses. La question des conséquences à long terme de la pratique d’ultra-trail, notamment sur le système ostéoarticulaire, n’est pas tranchée.

BU : Que pouvez-vous nous dire du phénomène d’addiction au sport, et des moyens de prévention et/ou de guérison qui peuvent exister ?

GM : L’addiction au sport, encore appelée bigorexie, se caractérise par des symptômes de manque, une poursuite de l’entraînement malgré des blessures récurrentes et/ou une alerte de l’entourage avec diminution des contacts sociaux.

C’est une addiction dite « sans substance » qui ne peut s’expliquer par la seule libération d’endorphines par le cerveau, même si les circuits de la récompense (libération de dopamine) sont nécessairement impliqués dans cette addiction comme dans les autres.

On a tendance à se dire qu’en ultra-endurance, il faut nécessairement être un peu « addict » pour s’entraîner pendant toutes ces heures. Et bien là encore ce n’est pas très clair. Une étude réalisée sur l’UTMB il y a une dizaine d’années donnait le chiffre de 7% de personnes addictes à l’entrainement, ce qui n’est pas énorme mais pas non plus anecdotique. On ne sait pas non plus si les coureurs deviennent addictes en pratiquant l’ultra ou bien sont attirés par l’ultra en ayant une tendance addictive ! Quoi qu’il en soit, les conséquences peuvent être dramatiques, notamment d’un point de vue psychologique.

Il est important que les sujets addicts prennent conscience qu’ils doivent diminuer leur pratique et qu’ils se rendent compte que cette pratique est actuellement nocive pour eux. Or à l’inverse de nombreuses addictions, la pratique sportive est très valorisée dans notre société et les effets néfastes d’une pratique trop intensive sont généralement méconnus ou déniés. L’appréciation du retentissement psychologique de la dépendance à l’activité physique doit être réalisée au cas par cas. La présence de signes d’isolement, de symptômes de sevrage, de difficultés à contrôler la pratique sportive ou de signes de dépression constitue des signes de gravité qui nécessitent une prise en charge thérapeutique.

BU : Que pouvez-vous nous dire du sport comme solution thérapeutique ? La pratique d’un sport peut-elle parfois remplacer un médicament ?

GM : Depuis les premières études en 1950, les évidences scientifiques qui démontrent les bienfaits de l’activité physique sur la santé se sont accumulées et les notions de « thérapie par l’exercice » ou « exercise is medicine » sont désormais acceptées par tous.

Les chiffres diffèrent une peu d’une étude à l’autre mais globalement on s’accorde sur le fait que l’activité physique baisse de façon très significative les risques cardiaques, d’AVC, d’hypertension artérielle, la prévalence du diabète, la mortalité et la récurrence du cancer (du sein et du colon en particulier), les symptômes de la dépression, etc.

Chez les personnes âgées l’activité physique diminue le risque de développer une maladie d’Alzheimer, retarde la perte d’indépendance, améliore la fonction cognitive et la densité osseuse. C’est aussi la principale thérapie efficace sur le long terme pour lutter contre la fatigue chronique.

On pourrait multiplier les exemples. à tel point qu’il est incompréhensible de voir le peu de cas que font les pouvoirs publics de ces données scientifiques, en particulier en France. C’est dramatique lorsque l’on sait qu’1 euro investi dans l’activité physique permet d’en économiser 3 en dépenses de santé.

On sait aussi que les problèmes de santé liés au manque d’activité physique coûtent chaque année 70 milliards de dollars au monde qui se répartissent en 55 milliards en dépenses de santé et 15 milliards en perte de productivité.

Mais aucun groupe de pression puissant ne rivalise avec les grandes firmes pharmaceutiques pour pousser au développement de l’activité physique qui reste donc anecdotique.

 

Propos recueillis en Février 2019