Médecine humanitaire : quand les médecins s’engagent pour panser les blessures humaines

Cet été, l’errance en Méditerranée du bateau humanitaire l’Aquarius, affrété par MSF et SOS Méditerranée a occupé le devant de la scène politique et médiatique européenne, et déclenché des tensions et de vifs débats en Europe concernant le droit maritime et le droit humanitaire.

Pour essayer de mieux appréhender cette actualité, la BU Santé vous propose aujourd’hui un retour sur l’histoire de la médecine humanitaire, et des ressources documentaires sur le sujet.

Nous avons également recueilli un témoignage passionnant, à découvrir en fin d’article : celui de Pauline, ancienne externe de médecine à Saint-Etienne, qui est partie à plusieurs reprises en mission humanitaire dans le domaine de la santé et qui a accepté de répondre à nos questions.

Une brève histoire de la médecine humanitaire…

La bataille de Solferino, un traumatisme fondateur

Bataille solferino 1859

Bataille de Solferino 1859

24 juin 1859. Henry Dunant, banquier genevois, est en visite en Italie. « Simple touriste », il assiste à la sanglante bataille de Solferino qui oppose les troupes françaises et piémontaises à l’armée autrichienne. A l’issue du combat, des cadavres et des milliers de blessés restent sur place. « L’insuffisance des aides, des infirmiers et des soignants se fait cruellement sentir ».[1] Tant bien que mal, Dunant participe aux secours et assiste impuissant à de multiples agonies. Convaincu que ces morts auraient pu être évitées, il conçoit l’idée de mettre en place des sociétés de secours aux blessés de guerre.

Publié trois ans après la bataille, son livre Un Souvenir de Solferino, émeut l’Europe. Dunant y décrit le carnage auquel il a assisté et propose la mise en place de sociétés de secours « dont le but serait de faire donner des soins aux blessés, en temps de guerre, par des volontaires zélés, dévoués, et bien qualifiés pour une pareille œuvre ».[2]

Le succès du livre est à l’origine de la Convention de Genève. En 1864, 12 états signent la première version de cet accord diplomatique qui protège les blessés de guerre et les soignants qui leur viennent en aide. La Croix-Rouge est fondée la même année par Henry Dunant.

Le droit humanitaire international venait d’être créé. Aujourd’hui, 4 conventions sont en vigueur, elles protègent les victimes de conflits et régissent l’action des ONG.

La guerre du Biafra, aux origines de la médecine humanitaire moderne

C’est cependant cent ans après la signature de la première convention, en France, dans les années 70, que Rony Brauman (président de MSF de 1982 à 1994) situe la naissance du concept de médecine humanitaire internationale tel que nous le connaissons aujourd’hui.[3]

Famine biagra

Famine Biafra

La guerre du Biafra en est à l’origine : ce conflit déclenche une terrible famine, très médiatisée à l’international. Selon Brauman, des médecins de la Croix-Rouge, intégrés à un dispositif global d’aide d’urgence lors de cette guerre, se heurtèrent alors un manque de logistique spécifique aux soins médicaux. De ce constat naquit Médecins Sans Frontières en 1971. Aide Médicale Internationale et Médecins du Monde se créent dans les années 80. Avec le Mouvement International de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, il s’agit des principales organisations humanitaires internationales axées sur la pratique de la médecine en situation de crise.

Des principes humanitaires universels

Le domaine de la médecine humanitaire, tous organismes confondus, rassemble des individus unis par la motivation commune « d’alléger en toutes circonstances les souffrances des hommes » comme on peut le lire sur le site internet de la Croix-Rouge. L’entraide, le respect de l’éthique médical et le désintéressement sont les bases de cet engagement.

Impartialité, neutralité et indépendance sont au cœur des chartes qui délimitent les pratiques MSF et de la Croix-Rouge. Ainsi, les soins dispensés le sont « sans aucune discrimination de race, religion, philosophie ou politique ».

Aujourd’hui, l’action de ces organisations est axée sur l’intervention dans les situations d’urgence, et également sur la transmission de savoirs aux populations dans le besoin. Médecins du Monde fait notamment de l’autonomisation des populations une de ses valeurs fondatrices.

Des compétences solides, parfois spécifiques, et une forte motivation sont nécessaires aux médecins volontaires pour s’engager dans une action humanitaire.[4]

Une noble cause… et un objet de débats.

Une « ambiguïté structurelle » ?

Malgré l’indiscutable noblesse de ses principes, l’histoire de la médecine humanitaire n’est pas exempte de polémiques et de débats.

Ainsi, dans cet article de la revue Culture et Conflits paru en 2006, l’auteur aborde la délicate question de la cohabitation des principes éthiques et du nécessaire pragmatisme des humanitaires sur le terrain. Il développe l’idée que l’ambiguïté fait partie du travail humanitaire, dans la mesure où les organisations humanitaires n’ont pas les moyens pour déterminer les conditions de leur travail.

Il distingue différentes approches possibles pour les ONG pour faire face aux dilemmes moraux qui traversent leur action, considérés par lui comme indissociables du principe même de l’humanitaire. Ainsi, dans les années 2000, MSF a fait le choix de se retirer de la Corée du Nord, voyant son action entravée par le régime en place, alors que la famine sévissait dans le pays. Cette décision illustre la lourde responsabilité morale des organisations humanitaires, ainsi que la difficulté d’application du principe de neutralité.

Humanitaire, médias et politique

Ce concept de neutralité est au cœur de réflexions et de doutes qui entourent la question humanitaire. Ainsi, c’est d’une scission au sein de MSF qu’est né Médecin du Monde, dans les années 80, à la suite de divergences de vues entre le docteur Bernard Kouchner et d’autres membres de l’organisation dont Claude Malhuret, président de MSF de 1976 à 1997. L’article en lien ci-dessus évoque les raisons de cette rupture, expliquant que Malhuret s’opposait à « l’humanitaire symbolique » incarné par Kouchner, homme de médias et de politique.

Bernard Kouchner est par ailleurs l’un des théoriciens du « devoir d’ingérence humanitaire », qui fit et continue de faire l’objet de débats, l’ingérence s’opposant d’une certaine manière à la neutralité….

Aujourd’hui Médecin du Monde semble davantage tourné vers le militantisme que MSF. Nous voulons peser sur les décisions politiques pour une meilleure protection de la santé des personnes et des communautés peut-on lire sur leur site internet.

Transparence financière

La question de la gestion des dons faits aux organisations humanitaires est également un sujet parfois conflictuel. Jean-François Mattei, président de la Croix-Rouge Française de 2004 à 2013, l’aborde

Croix Rouge

Croix Rouge

dans son ouvrage « L’urgence humanitaire, et après ». Il revient en particulier sur les suspicions dont ont fait l’objet les organisations humanitaires suite au tsunami du 26 décembre 2004, au sujet de l’utilisation des fonds collectés grâce à de très nombreux donateurs.

Cet article de Libération s’intéresse au sujet, détaillant le montant des dons aux ONG françaises suite au séisme. Il souligne que pour la première fois de son histoire, MSF a incité les donateurs à cesser leurs dons destinés aux victimes du tsunami, afin d’en faire bénéficier d’autres causes moins médiatisées.

MSF, Médecins du Monde et la Croix-Rouge publient chaque année des rapports financiers pour informer les donateurs de l’utilisation de leurs fonds.

 

Pauline Lévigne

Témoignage

Grâce à Pierre Flori (professeur de médecine, membre du pôle biologie pathologie du CHU et spécialiste en parasitologie et mycologie) président de l’association Biologie Sans Frontières, nous avons pu recueillir le témoignage de Pauline Lévigne, ancienne externe à Saint-Etienne, qui est partie à plusieurs reprises en mission humanitaire dans le domaine de la formation et de la santé. Elle a aimablement accepté de répondre à nos questions.

Pouvez-vous expliquer où, quand, pour combien de temps et dans quel cadre vous êtes partie ?

Je suis partie une première fois à Farassababen en Guinée, à l’Est du pays non loin du fleuve Niger dans un centre de santé appartenant à Santé Pour Tous, une association franco-guinéenne, en 2015 lors de ma troisième année d’internat de Biologie Médicale, pendant 9 jours. J’y suis retournée un an plus tard pour une seconde mission d’une dizaine de jours. J’ai aussi eu la chance de repartir en 2017 à Varanasi, en Inde, au sein du Roter Lotus Hospital géré par une association locale appellée D Foundation, pendant une semaine.

Quelles étaient vos missions ?

En Guinée, j’ai formé des techniciens de laboratoire au diagnostic du paludisme, à la réalisation de tests rapides et la réalisation d’analyses de première intention dans un premier temps. Puis lors de ma deuxième mission j’ai apporté un petit automate de biochimie et nous avons formé les techniciens à son utilisation pour étendre le panel d’analyses disponibles et permettre l’utilisation de la machine en routine.

A Varanasi nous avons apporté du matériel pour installer un petit laboratoire. J’ai formé une étudiante en médecine qui était en stage au laboratoire de l’hôpital et qui était seule à être en charge des analyses biologiques des patients, à la réalisation de numération formules sanguines au microscope, ainisi qu’au diagnostic du paludisme.

Je ne m’étendrai pas sur une autre de mes missions, qui a été le parfait exemple du gâchis que sont parfois les missions humanitaires : la bonne volonté et le désir d’aider ne suffisent pas à faire des actions cohérentes, prenant compte du contexte et des besoins locaux ainsi que des mesures déjà mises en place en terme de système de soin par le gouvernement, des autres acteurs de la coopération internationale… Il ne faut pas oublier que c’est aberrant de penser qu’on peut être utile à l’étranger dans des domaines où l’on ne se serait pas porté volontaire dans son propre pays par manque de compétence.

Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Ces missions ont été des expériences humaines et professionnelles très fortes. L’opportunité de pouvoir collaborer avec des médecins et des techniciens dans des contextes aux antipodes des CHU français, avec des problématiques et des besoins très différents, permet de prendre du recul sur pas mal de choses, sur le plan personnel et professionnel.

J’appréhendais ma première mission ne sachant pas si je saurais trouver ma place et si j’allais être capable de remplir ma mission de formation une fois sur le terrain, mais l’accueil qui m’a été fait m’a fait oublier toutes mes craintes. J’ai appris énormément au contact des équipes médicales et leur bienveillance m’a énormément touchée.

Avez-vous un évènement marquant, une anecdote en particulier à raconter ?

On a reçu un mouton en cadeau pour nous remercier de notre venue à Farassababen, il est resté derrière moi dans la voiture durant les 24h de route qui nous séparaient de Conakry où nous allions passer une dernière nuit. Ce mouton était très sympa. Quelques heures après notre retour dans la capitale, je m’inquiète du sort de mon nouvel ami. La maitresse de maison me montre la table dressée pour le dîner. J’ai du manger mon pote, et il était délicieux.

Que vous a apporté cette expérience ? Cela vous a t’il fait changer de point de vue sur la médecine ?

Pas sur la médecine en elle-même étant donné que mon expérience a été plus au sein du laboratoire qu’auprès des patients, mais cela m’a certainement donné envie de continuer à voyager en ayant une interaction avec les gens que je rencontre, et celle-ci est bien plus facile et forte lorsque l’on ne vient pas que pour visiter et que l’on a des échanges dans le cadre d’une collaboration ou professionnel.

Est-ce que vous renouvellerez l’expérience ?

Je l’ai renouvelée 4 fois, et je fais maintenant un métier pour lequel je suis 50% du temps en déplacement dans les pays en développement.

 


[1] Un souvenir de Solferino, p 54

[2] Un souvenir de Solferino, p 113

[3] Que sais-je, la médecine humanitaire

[4] Pour accéder à l’article complet version papier, vous pouvez consulter La Revue du Praticien | N° : 6 | Pages : 597-9 | Rubrique éditoriale : PRATIQUE MEDICALE

 

Pour aller plus loin

Bibliographie